Introduction.

La question de la veille comme objet d'apprentissage a d'abord été vue de manière très positive par notre groupe de travail académique. En effet, tout documentaliste est « veilleur » par essence. Quant aux élèves, ne baignent - ils pas dans un flux d'information continu ? Ne possèdent -ils pas déjà des outils collaboratifs et de publication qui leur permettent de partager des liens et taguer des contenus ? Il s'agit peut -être d'une amorce de démarche de veilleur, bien que ces "digital natives" en ignorent le plus souvent les modalités méthodologiques et juridiques .

1 La notion de veille ne porte -t elle en elle ses limites pédagogiques ?

En commençant notre travail nous avons essayé de définir pour nous enseignants ce que représentait la notion de veille, et les impacts pédagogiques qui pouvaient en découler pour la construction de nos séances.

Une veille est une procédure qui est basée sur le besoin de l'usager. Un besoin qui est motivé soit par un centre d'intérêt fort ( les loisirs ) soit par une demande institutionnelle (école, milieu professionnel). Pour devenir « veilleur » il faut donc en avoir « très envie » ou « beaucoup besoin ». Entre donc ici en ligne de compte la question de la maturité.

La veille se construit aussi à partir d'outils automatisés qui ramènent de l'information sans que le « veilleur » ait d'effort à faire. Se pose ici la question des outils que l'on souhaite choisir pour mener à bien les dispositifs pédagogiques. Faut -il venir avec des outils « inconnus » qui bénéficieront de l'aura de la nouveauté mais qui demanderont un apprentissage pour la prise en main ? Cela ne risque t -il pas d'engendrer un usage artificiel ? Faut -il au contraire choisir des outils qui sont utilisés couramment par les jeunes (des outils de relations humaines et d'expression comme nous le disions plus haut) au risque que ce choix soit vécu comme une intrusion ?

Sachant que toute veille porte en elle des procédures de recherche documentaire, quels sont les apprentissages spécifiques que l'on veut mettre en place avec les élèves ? Pour quelles compétences recherchées ?

Enfin la veille informationnelle est un métier à part entière. Nombreuses sont les entreprises qui ont en leur sein un service de « veille » avec des personnels employés à plein temps pour explorer le web et la presse afin de collecter des informations qui aideront à la prise de décision. De quelle veille parlons -nous pour nos élèves ? Le terme de "curation" nous semble plus à propos et plus en lien avec les pratiques des jeunes.Car si le veilleur répond dans un cadre professionnel à une demande à enjeu stratégique et décisionnel, le "curateur" s'intéresse plus généralement à quelques sujets de prédilection sur lesquels il rassemble et organise et présente des informations qu'il diffuse à une communauté de partage dont il privilégie alors les attentes pour en conserver la meilleure audience."

2 - Des obstacles infranchissables ? 

- L'obstacle du discernement et temps qu'il faut pour l'acquérir.

Le vrai moteur de la veille ce sont les relations humaines. Elles sont fondamentales dans ce processus car aucun algorithme ne sera plus puissant pour trouver une information qu'un réseau de personnes. On a souvent vu nos élèves ralentis dans leur travail de veille car la capacité à choisir ses amis et ses contacts, se faire connaître, reconnaître les personnes pertinentes sur un réseau de veille constitue enjeu d'efficacité. Mais mettre en place un réseau de veille cela prend du temps, et le temps scolaire dans son découpage traditionnel ne le permet pas.

- L'obstacle du besoin documentaire et des usages des élèves pour y répondre.

Une des caractéristiques qui revient dans la plupart des séances entreprises cette année dans l'académie est l'adhésion difficile de nos élèves à la démarche de veille. Nous ne pensons pas que les outils numériques sont complètement responsables, même si dans certains cas l'outil a été un frein. En effet, les élèves nous disent majoritairement ne pas sentir le besoin de réutiliser les nouveaux outils présentés (voir les synthèses des questionnaires mesurant le ressenti des élèves ). Pour ceux qui ont utilisé des outils qui leur étaient familiers le mélange des genres » pratiques personnelles versus pratiques scolaires a suscité des réactions hostiles. D'autre part, la présentation d'un outil nouveau, pour ceux qui ont déjà mis en place une démarche de veille n'a présenté qu'un intérêt très restreint. En effet, l'attrait de la nouveauté ne constitue pas forcément un atout majeur si l'outil ne présente pas des potentialités nouvelles pertinentes. Cela s'explique peut -être par le temps de prise en main de l'outil et la construction d'un réseau de veille. En clair, la mise en place d'un outil de veille prend du temps et changer d'outil, s'il n'apporte pas une plus value intéressante, ne vaut pas la peine.

Mais tout n'est pas négatif, notamment pour ceux qui ont travaillé avec des outils de curation, à vocation de partage ( pearltrees ) ou à forte plus -values de publication ( scoop -it ). Les élèves ont pu ainsi s'investir dans une démarche de curation collaborative (partage de signets, prise de responsabilités, tout en suivant le travail effectué par la ou les classes et groupes d'élèves) qui les a interpellé, puisqu'un groupe envisage de réutiliser l'outil dans un cadre personnel ou en continuant le travail amorcé durant la séquence.

Le vrai problème viendrait plutôt du fait que les demandes documentaires dans le cadre des séances pouvaient très facilement se résoudre avec un moteur de recherche, une encyclopédie ou un logiciel documentaire. Ainsi, cette disproportion entre la demande et les outils de « veille » pour répondre cette demande n'ont pas démontré aux élèves l'utilité de devenir « veilleurs »

 3)  Et pourtant, ils apprennent...

Tout n'est pas négatif dans ce travail pédagogique autour de la veille numérique. Il faut seulement être un peu attentifs à certains critères et bien cibler ses pré requis et objectifs pédagogiques.

Une certaine maturité des élèves est nécessaire. D'une part parce que la motivation pour faire de la veille est très liée à l'intérêt personnel. Les dispositifs qui ont le mieux fonctionné étaient des dispositifs qui touchaient l'orientation (3ème) ou un examen (BTS). On commence à convaincre les jeunes élèves lorsque l'on entre dans le champ de la lecture plaisir (club ), mais plus certainement pour des sujets d'étude qui les passionnent, tout en étant un peu hors programme ( les sports, les animaux).

Il parait évident aussi que la motivation des enseignants de disciplines qui travaillent avec le professeur documentaliste est un élément important. En effet le besoin d'information et encore plus le besoin de veille est initié par l'enseignant de discipline notamment du fait des liens entre la discipline et les sujets d'actualité (SES, ECJS, HG...). La veille n'a d'intérêt que si elle est menée sur une certaine durée. Ainsi c'est l'enseignant de discipline qui pourra tout au long de l'année mettre en place des temps "d'exposition" des résultats de la veille des élèves et réaffirmer ainsi l'intérêt de celle -ci par rapport à un apprentissage de la discipline. En clair, il est probable que sans sollicitation régulière de l'enseignant de discipline, très peu d'élèves développerons un intérêt pour la veille.D'autre part, la présentation des outils de veille paraît plus cohérente en début d'année scolaire afin de pouvoir accompagné les élèves dans leur démarche.

4 ) Quelles compétences documentaires indispensables pour se lancer dans un travail de veille avec les élèves ? 

Développer un apprentissage DE LA veille si on n'a pas pensé aux apprentissages AUTOUR de la veille peut fragiliser l'efficacité du travail. En effet on peut difficilement présenter un résultat sur un thème si on n'a pas acquis des notions comme celle d'auteur, de croisement de l'information, de mise en place des mots clés du sujet, de plan. 

La citoyenneté numérique tient aussi une grande place : Identité et traces numériques (notamment avec les réseaux sociaux (twitter) et outils collaboratifs (pearltrees), Partage ( de signets) , Echange d'idées ( analyse des ressources trouvées par les pairs) Appropriation du travail des autres ( mentions, citations, droits d'auteurs ) 

Voici les séances expérimentées :

- Mise en place d'une veille en Orientation avec Twitter, Pearltrees et les flux RSS (notamment E -sidoc)

- Mise en place d'une veille informationnelle avec un agrégateur de fluxMise en place d'une veille informationnelle avec un agrégateur de flux

- La veille en SES

- Assurer une veille documentaire au lycée des métiers



Conclusion

Ce que notre groupe a trouvé de très intéressant dans ce sujet sur « l'apprentissage de la veille numérique par les élèves » c'est que sa complexité, ses multiples dimensions et implications nous interrogent sur nos pratiques de professionnels et en particulier celles d'enseignant dans un environnement où les pratiques des élèves questionnent, où les outils se succèdent mais où les acquisitions documentaires demeurent fondamentales.

 Ce qui est sûr c'est que cette démarche de questionnement, cette démarche de rester en « veille » nous fait progresser dans notre métier de professeur documentaliste. Mais nous serons plus performants dans notre démarche pédagogique, notamment dans le cadre des apprentissages au niveau du collège, si persistons dans notre volonté de consolider les acquisitions informationnelles de base qui découlent d'une démarche méthodologique solide et intellectuellement ancrée dans les pratiques des jeunes citoyens en devenir. Il s'agit de les adapter aux nouveaux visages du circuit de l'information.


Liens externes :

Richard Peirano - La curation à l'école, vers une culture de l'information - in I Documentaliste - Sciences de l'information I 2012, vol. 49, n°1 - p36 -37

Olivier Le Deuff - Curation, folksonomies et pratiques documentaires : quelle prise de soin face à l'incurie ? - in Documentaliste - Sciences de l'information I 2012, vol. 49, n°1 - p 51 -52