{"id":2626,"date":"2020-09-20T16:03:27","date_gmt":"2020-09-20T14:03:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/?p=2626"},"modified":"2020-10-28T14:44:33","modified_gmt":"2020-10-28T13:44:33","slug":"la-datation-scientifique-de-la-terre-elements-utiles-pour-son-enseignement-article-1-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/?p=2626","title":{"rendered":"La datation scientifique de la Terre : \u00e9l\u00e9ments utiles pour son enseignement &#8211; ARTICLE 1\/4"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\"><em>par Julien Cartier, professeur de SVT au lyc\u00e9e Carnot de Cannes<\/em><\/p>\n<p><strong>Avant-propos<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette s\u00e9rie d\u2019articles vise \u00e0 fournir aux professeurs de SVT intervenant en enseignement scientifique de premi\u00e8re des ressources utiles pour b\u00e2tir leur cours sur la datation scientifique de la Terre.<!--more--> Or, s\u2019agissant d\u2019histoire des sciences il importe de se m\u00e9fier par-dessus tout des caricatures qui abondent, h\u00e9las, dans la litt\u00e9rature de vulgarisation comme sur internet. Ainsi, contrairement \u00e0 ce qu\u2019on lit un peu partout Ussher fut bien davantage un historien qu\u2019un th\u00e9ologien, Buffon n\u2019a pas escamot\u00e9 ses datations par peur de l\u2019Inquisition et Darwin n\u2019a jamais dat\u00e9 le globe terrestre. Les raccourcis et les id\u00e9es re\u00e7ues brossent un tableau mensonger de la Science o\u00f9 quelques g\u00e9nies en lutte contre l\u2019obscurantisme parviennent, seuls, \u00e0 faire progresser l\u2019entendement humain vers des v\u00e9rit\u00e9s ind\u00e9passables. Pour y rem\u00e9dier il importe de revenir aux sources, c\u2019est-\u00e0-dire aux \u00e9crits de tous ces savants dont la pens\u00e9e et les travaux ont aliment\u00e9 le questionnement scientifique vis-\u00e0-vis de l\u2019\u00e2ge de notre plan\u00e8te. Au lieu de se moquer de leurs erreurs il convient de souligner leur nature f\u00e9conde. Plut\u00f4t que de consid\u00e9rer que ceux qui autrefois ont pens\u00e9 autre chose que ce que l\u2019on pense aujourd\u2019hui ont forc\u00e9ment mal pens\u00e9, il faut garder \u00e0 l\u2019esprit que penser faux ce n\u2019est pas n\u00e9cessairement mal penser. Buffon, Cuvier ou encore Kelvin, pour ne prendre que ces trois exemples, \u00e9taient tout sauf des idiots ou de mauvais scientifiques. Mais la coh\u00e9rence de leurs th\u00e9ories n\u2019appara\u00eet qu\u2019\u00e0 la condition de s\u2019int\u00e9resser aux savoirs de leurs \u00e9poques respectives. \u00c0 d\u00e9faut, nos condamnations se r\u00e9duisent souvent \u00e0 des jugements anachroniques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 pourquoi on trouvera dans ces articles de tr\u00e8s nombreux extraits des ouvrages de ces savants, pour la plupart disponibles en ligne sur le site de la BnF, <em>Gallica<\/em>, ou dans la biblioth\u00e8que num\u00e9rique <em>Google Books<\/em>. Deux types de lecture sont possibles\u00a0: soit le texte et les citations, soit pour le lecteur press\u00e9 le texte seul. L\u2019ensemble des articles forme un tout coh\u00e9rent, mais sa longueur m\u2019a incit\u00e9 \u00e0 le subdiviser en plusieurs parties afin d\u2019en faciliter la lecture par un coll\u00e8gue d\u00e9sireux d\u2019y puiser rapidement des ressources p\u00e9dagogiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Concernant la bibliographie contemporaine, il me semble que l\u2019enseignant se trouve surtout confront\u00e9 \u00e0 la difficult\u00e9 de choisir parmi l\u2019abondance de titres \u00e0 sa disposition. Aussi me para\u00eet-il opportun de limiter la bibliographie correspondante aux quelques titres suivants, tous remarquables et d\u2019une lecture ais\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li style=\"text-align: justify;\">Stephen Jay Gould, <em>Aux racines du temps<\/em>, 1987<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Fran\u00e7ois Ellenberger, <em>Histoire de la g\u00e9ologie<\/em>, 1988 (tome 1), 1994 (tome 2)<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Pascal Richet, <em>L\u2019\u00e2ge du monde<\/em>, 1999<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Vincent Deparis et Hilaire Legros, <em>Voyage \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la Terre<\/em>, 2000<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Gabriel Gohau, <em>Les sciences de la Terre au XVII<sup>e<\/sup> et XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cles, naissance de la g\u00e9ologie<\/em>, 1990<\/li>\n<li style=\"text-align: justify;\">Gabriel Gohau, <em>Naissance de la g\u00e9ologie historique<\/em>, 2003<\/li>\n<\/ul>\n<p>On trouvera une bibliographie plus d\u00e9taill\u00e9e \u00e0 la fin du dernier article.<\/p>\n<p><strong>Remerciements<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je tiens \u00e0 remercier chaleureusement Fran\u00e7ois Besset, professeur de philosophie, ami pr\u00e9cieux et grand sp\u00e9cialiste d\u2019Aristote, lequel a bien voulu m\u2019expliquer la pens\u00e9e de ce savant et se plier au fastidieux exercice consistant \u00e0 traduire les propos \u00e9sot\u00e9riques de Kepler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je remercie \u00e9galement Patrick Tort de m\u2019avoir orient\u00e9 vers son coll\u00e8gue Guido Chiesura qui m\u2019a fort aimablement communiqu\u00e9 des extraits de l\u2019ouvrage que Sandra Herbert a consacr\u00e9 au travail g\u00e9ologique de Darwin. Mme. Herbert elle-m\u00eame a tr\u00e8s gentiment r\u00e9pondu \u00e0 mes questions et m\u2019a permis de comprendre comment Darwin \u00e9tait parvenu \u00e0 calculer l\u2019\u00e2ge de la vall\u00e9e de Weald. Je lui en sais gr\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, j\u2019exprime la plus sinc\u00e8re gratitude \u00e0 Jeanne Passoni dont la patiente relecture de mes manuscrits permet d\u2019en expurger les fautes d\u2019orthographe qui s\u2019y forment aussi s\u00fbrement que le plomb radiog\u00e9nique dans les m\u00e9t\u00e9orites.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce travail est d\u00e9di\u00e9 \u00e0 mon regrett\u00e9 professeur Jean-Marc Drouin, dont les cours au Mus\u00e9um National d\u2019Histoire Naturelle et les livres inestimables, m\u2019ont donn\u00e9 le go\u00fbt de l\u2019histoire et de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie des sciences.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>ARTICLE 1\/4\u00a0: de l\u2019\u00e9ternit\u00e9 aux mondes \u00e9ph\u00e9m\u00e8res<\/strong><\/span><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/?p=2641\">ARTICLE 2\/4\u00a0: les chronom\u00e8tres naturels, de Halley \u00e0 Buffon<\/a><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/?p=2652\">ARTICLE 3\/4\u00a0: la Terre sans \u00e2ge, de Lyell \u00e0 Darwin<\/a><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/?p=2663\">ARTICLE 4\/4\u00a0: l\u2019empire de lord Kelvin et le poids des atomes<\/a><\/p>\n<p><strong>O\u00f9 commencer cette histoire\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On lit souvent que certains penseurs de l\u2019Antiquit\u00e9 d\u00e9fendaient l\u2019id\u00e9e d\u2019un monde \u00e9ternel. Ce n\u2019est pas faux et cela fait essentiellement r\u00e9f\u00e9rence aux \u00e9crits d\u2019Aristote\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\"><strong>Aristote, <em>M\u00e9taphysique<\/em>, livre XII<\/strong><\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">La substance est l&rsquo;objet de nos \u00e9tudes, puisque ce sont les principes et les causes des substances que nous recherchons. Si, en effet, l&rsquo;on consid\u00e8re une chose quelconque formant un tout, la premi\u00e8re partie dans ce tout est la substance (\u2026) Or, il y a trois substances : l&rsquo;une sensible; et, dans celle-ci, on distingue la substance \u00e9ternelle et la substance p\u00e9rissable. Tout le monde est d&rsquo;accord sur cette derni\u00e8re, qui comprend, par exemple, les plantes et les animaux. L&rsquo;autre est la substance \u00e9ternelle, pour laquelle il faut savoir si elle n&rsquo;a qu&rsquo;un \u00e9l\u00e9ment unique, ou si ses \u00e9l\u00e9ments sont multiples. Enfin, il existe une autre substance immobile (\u2026) Nous allons d\u00e9montrer, pour cette derni\u00e8re, que, de toute n\u00e9cessit\u00e9, il n&rsquo;y a qu&rsquo;une substance \u00e9ternelle qui puisse \u00eatre immobile. Les substances, en effet, sont les premiers des \u00eatres; et si toutes les substances \u00e9taient p\u00e9rissables, tout absolument serait p\u00e9rissable comme elles. Mais il est impossible que le mouvement naisse, ou qu&rsquo;il p\u00e9risse, puisqu&rsquo;il est \u00e9ternel, ainsi que nous l&rsquo;avons \u00e9tabli. Le temps ne peut pas davantage commencer ni finir, puisqu&rsquo;il ne serait pas possible qu&rsquo;il y e\u00fbt, ni d&rsquo;Avant, ni d&rsquo;Apr\u00e8s, si le temps n&rsquo;existait pas. Ajoutons que le mouvement est continu de la m\u00eame mani\u00e8re que le temps peut l&rsquo;\u00eatre aussi ; car, ou le temps se confond identiquement avec le mouvement, ou il est un de ses modes. Or, le mouvement ne peut \u00eatre continu que dans l&rsquo;espace; et le seul mouvement qui, dans l&rsquo;espace, puisse \u00eatre continu, c&rsquo;est le mouvement circulaire (\u2026) Le premier ciel est \u00e9ternel.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la pens\u00e9e d\u2019Aristote l\u2019existence d\u2019un objet est indissociable du mouvement. Ce dernier ne se r\u00e9duit pas seulement \u00e0 un d\u00e9placement, comme la course des \u00e9toiles, mais comprend \u00e9galement ce que nous nommerions le \u00ab\u00a0d\u00e9veloppement\u00a0\u00bb, par exemple d\u2019une graine en une plante. Ainsi, l\u2019existence en acte\u00a0est consubstantielle du mouvement qui anime la mati\u00e8re, c\u2019est \u00e0 dire qui lui donne forme. Mais, Aristote distingue deux domaines d\u2019existence\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\">&#8211; le monde supra-lunaire (astres et dieux, ce qu\u2019Aristote appelle dans le texte pr\u00e9c\u00e9dent \u00ab <em>le premier ciel<\/em>\u00bb), o\u00f9 le mouvement agit sur une mati\u00e8re parfaite de sorte qu\u2019il parvient \u00e0 s\u2019exprimer pleinement et ne s\u2019\u00e9puise jamais (c\u2019est un mouvement circulaire). Les formes de ce monde sont ainsi \u00e9ternelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\">&#8211; le monde sublunaire (Terre et \u00eatres vivants), o\u00f9 la mati\u00e8re imparfaite (terre, eau, air, feu) contrarie le mouvement ce qui explique la corruptibilit\u00e9 aussi bien des \u00eatres vivants que des mati\u00e8res min\u00e9rales. Cependant, seules les formes sublunaires sont impermanentes, le mouvement lui ne s\u2019\u00e9puise jamais et par cons\u00e9quent il se reforme inlassablement de nouveaux \u00eatres vivants et de nouveaux paysages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ne nous arr\u00eatons pas l\u00e0 cependant, car enfin pourquoi Aristote pense-t-il ainsi\u00a0? On ne peut se contenter d\u2019affirmer que certains savants de l\u2019antiquit\u00e9 \u00e9taient partisans d\u2019un monde \u00e9ternel, au risque que les \u00e9l\u00e8ves r\u00e9duisent cette pens\u00e9e \u00e0 une simple croyance, alors qu\u2019elle repose sur un raisonnement des plus s\u00e9rieux\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li><span style=\"color: #3366ff;\"><strong>Aristote, <em>Trait\u00e9 du ciel<\/em><\/strong><\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">Il n&rsquo;est pas vrai de dire maintenant qu&rsquo;une chose existe l&rsquo;an dernier, ni l&rsquo;an dernier qu&rsquo;elle existe maintenant. Il est donc impossible que ce qui n&rsquo;est pas \u00e0 quelque moment soit plus tard \u00e9ternel. Car il aura plus tard, \u00e9galement, la puissance de ne pas \u00eatre, non toutefois de ne pas \u00eatre alors qu&rsquo;il est, mais de ne pas \u00eatre l&rsquo;an dernier et dans le temps pass\u00e9. Que ce dont il a la puissance soit donc existant en acte. Il sera donc vrai de dire maintenant qu&rsquo;il n&rsquo;est pas l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re. Mais c&rsquo;est impossible. Car il n&rsquo;y a aucune puissance du pass\u00e9, mais seulement du pr\u00e9sent et de l&rsquo;avenir. De m\u00eame aussi, ce qui auparavant est sempiternel passe plus tard au non-\u00eatre ; car il aurait la puissance dont l&rsquo;acte n&rsquo;est pas. Posons alors le possible : il est vrai de dire maintenant que ceci est l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re et en g\u00e9n\u00e9ral dans le temps pass\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour comprendre ce court passage il faut savoir qu\u2019Aristote d\u00e9fend ce qu\u2019il appelle le \u00ab\u00a0principe de conservation modal\u00a0\u00bb selon lequel chaque substance poss\u00e8de un mode d\u2019existence (nous dirions aujourd\u2019hui une nature ou une identit\u00e9) parfaitement immuable. Sans cela chaque chose pourrait changer al\u00e9atoirement de nature et tout ne serait que chaos. Donc, si une substance est \u00e9ternelle elle est toujours \u00e9ternelle, tandis que si je fabrique quelque chose puisque ce quelque chose n\u2019existait pas avant que je le fabrique alors ma cr\u00e9ation est corruptible\u00a0: si j\u2019ai pu la faire, elle peut se d\u00e9faire, et il en sera toujours ainsi. Appliqu\u00e9 \u00e0 la question qui nous pr\u00e9occupe cela signifie que soit le monde a un commencement temporel et dans ce cas il doit aussi avoir une fin temporelle, soit il est pleinement \u00e9ternel et n\u2019a ni d\u00e9but ni fin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela dit, Aristote pourrait fort bien supposer que le monde est corruptible, autrement dit qu\u2019il a un d\u00e9but et une fin. Alors, pourquoi opte-t-il pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 du cosmos\u00a0? \u00c0 cause de sa conception du mouvement. Aujourd\u2019hui nous concevons le temps comme une dimension dans laquelle peut se d\u00e9ployer le mouvement. Si tout mouvement cessait, le temps, lui, continuerait de s\u2019\u00e9couler et donc d\u2019exister. Mais, chez Aristote le mouvement n\u2019est pas le cadre dans lequel s\u2019observe le mouvement, il est la mesure du mouvement. Lorsque nous nous repr\u00e9sentons l\u2019univers \u00e0 quoi pensons-nous\u00a0? \u00c0 de la mati\u00e8re (les \u00e9toiles, les plan\u00e8tes, les \u00eatres vivants, etc.) qui se d\u00e9ploie dans un \u00ab\u00a0espace-temps\u00a0\u00bb, autrement dit, \u00e0 trois objets distincts\u00a0: l\u2019espace, le temps et la mati\u00e8re. Notre repr\u00e9sentation n\u2019est pas celle d\u2019Aristote. Pour lui l\u2019existence c\u2019est le mouvement. Tous les objets de l\u2019univers n\u2019existent que parce qu\u2019ils adviennent en acte \u00e0 travers un mouvement, et le temps n\u2019est qu\u2019une mesure de ce mouvement. Sans mouvement il n\u2019y a rien et s\u2019il n\u2019y a rien cela n\u2019a aucun sens de se demander s\u2019il peut exister du temps sans mouvement. Penser une cr\u00e9ation du cosmos c\u2019est supposer qu\u2019il existe un moment, celui qui pr\u00e9c\u00e8de la cr\u00e9ation, durant lequel le mouvement, lui, n\u2019existe pas encore. Pour Aristote une telle chose est impensable et si c\u2019est impensable alors cela ne se pense pas, point final.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut se faire une id\u00e9e de cette situation en consid\u00e9rant notre actuelle conception de l\u2019univers. L\u2019univers a-t-il une fin, c\u2019est-\u00e0-dire un bord\u00a0? Si oui, alors qu\u2019y a-t-il apr\u00e8s ce bord\u00a0? C\u2019est ce type de contradiction logique qu\u2019Aristote refuse de penser comme il le dit par exemple dans le premier extrait de la <em>M\u00e9taphysique<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0le temps ne peut pas davantage commencer ni finir, puisqu&rsquo;il ne serait pas possible qu&rsquo;il y e\u00fbt, ni d&rsquo;Avant, ni d&rsquo;Apr\u00e8s, si le temps n&rsquo;existait pas\u00a0\u00bb. Admettre une cr\u00e9ation de toute chose, donc du mouvement et du temps, cela implique de penser un \u00ab\u00a0avant\u00a0\u00bb la cr\u00e9ation alors m\u00eame que le temps n\u2019y existe pas encore. C\u2019est une contradiction logique, un impensable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il convient \u00e9galement de garder \u00e0 l\u2019esprit que l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019une cr\u00e9ation du monde appara\u00eet tardivement, d\u2019abord avec le mazd\u00e9isme et le zoroastrisme, avant de se diffuser \u00e0 travers l\u2019essor du juda\u00efsme. Durant l\u2019antiquit\u00e9 certains savants postulent bien que l\u2019univers se forme puis dispara\u00eet avant de se reformer de nouveau dans un cycle perp\u00e9tuel, mais une telle conception n\u2019implique r\u00e9ellement ni d\u00e9but ni fin. On trouve aussi quantit\u00e9 de cosmogonies, comme par exemple la th\u00e9ogonie d\u2019H\u00e9siode, toutefois, pour Aristote et les autres penseurs, elles rel\u00e8vent de la mythologie et remplissent essentiellement un r\u00f4le m\u00e9taphorique. Autrement dit, elles n\u2019ont pas vocation \u00e0 expliquer concr\u00e8tement des ph\u00e9nom\u00e8nes naturels.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En r\u00e9sum\u00e9, la Terre n\u2019a pas d\u2019\u00e2ge et il serait absurde de vouloir essayer de la dater. On pourrait tout au plus s\u2019int\u00e9resser \u00e0 l\u2019empreinte du temps sur certains objets naturels, qu\u2019il s\u2019agisse des figures de l\u2019\u00e9rosion, ou des restes d\u2019\u00eatres vivants. Mais, cela ne nous apprendrait rien sur le commencement d\u2019un monde sans d\u00e9but ni fin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De ce point de vue, la scolastique m\u00e9di\u00e9vale, en m\u00e9langeant les textes sacr\u00e9s et les \u00e9crits de quelques penseurs de l\u2019Antiquit\u00e9, au premier rang desquels figure Aristote, va paradoxalement fixer des bornes \u00e0 l\u2019existence de la plan\u00e8te Terre en introduisant l\u2019id\u00e9e d\u2019une cr\u00e9ation (la gen\u00e8se divine) et d\u2019une fin (le jugement dernier).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On retrouve cette id\u00e9e, par exemple, dans les cosmogonies de Ren\u00e9 Descartes ou de Thomas Burnet. Le premier est de loin le plus connu mais sa th\u00e9orie pr\u00e9sente surtout l\u2019int\u00e9r\u00eat de refl\u00e9ter la dynamique intellectuelle propre \u00e0 la r\u00e9volution scientifique du XVII<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle dont il fut l\u2019un des principaux artisans (avec Galil\u00e9e, Newton ou encore Bacon). Descartes ne doute pas qu\u2019il existe un Dieu responsable de la cr\u00e9ation de l\u2019univers et des lois naturelles, mais il d\u00e9fend l\u2019id\u00e9e que le fonctionnement du monde, jusque dans la formation des plan\u00e8tes et des \u00e9toiles, r\u00e9sulte du seul jeu des lois naturelles et non de l\u2019intervention de Dieu. Ce passage d\u2019un dieu artisan \u00e0 un dieu l\u00e9gislateur (des lois naturelles) constitue l\u2019un des piliers de l\u2019\u00e9mergence de la Science.<\/p>\n<ul>\n<li><span style=\"color: #3366ff;\"><strong>Ren\u00e9 Descartes, <em>Les principes de la philosophie<\/em>, 1644 (on cite ici la traduction fran\u00e7aise de 1663)<\/strong><\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">La mati\u00e8re du ciel, o\u00f9 sont les plan\u00e8tes, tourne sans cesse en rond ainsi qu&rsquo;un tourbillon qui aurait le soleil en son centre (\u2026) Dans ce grand tourbillon qui compose un ciel, duquel le soleil est le centre, il y en a d&rsquo;autres plus petits qu&rsquo;on peut comparer \u00e0 ceux qu&rsquo;on voit quelque fois dans le tournant des rivi\u00e8res, o\u00f9 ils suivent\u00a0 tous ensembles le cours du plus grand qui les contient, et se meuvent du m\u00eame c\u00f4t\u00e9 qu&rsquo;il se meut ;\u00a0 et que l&rsquo;un de ces tourbillons \u00e0 Jupiter en son centre et fait mouvoir avec lui les autres quatre plan\u00e8tes qui font leur circuit autour de cet astre (p.131-133).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">Et tant s&rsquo;en faut que veuille qu&rsquo;on croit toutes les choses que j&rsquo;\u00e9crirai, que m\u00eame je pr\u00e9tends en proposer ici quelques unes que je crois absolument \u00eatre fausses. A savoir, je ne doute point que le monde n&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 au commencement avec autant de perfection qu&rsquo;il en a, en sorte que le Soleil, la Terre, la Lune, les Etoiles ont \u00e9t\u00e9 d\u00e8s lors, et que la Terre n&rsquo;a pas eu seulement en soi les semences des plantes, mais que les plantes m\u00eame en ont couvert une partie et qu&rsquo;Adam et Eve n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s enfants, mais en \u00e2ge d&rsquo;Hommes parfaits. La Religion Chr\u00e9tienne veut que nous le croyons ainsi et la raison naturelle nous persuade absolument cette v\u00e9rit\u00e9, pour ce que consid\u00e9rant la toute-puissance de Dieu, nous devons juger que tout ce qu&rsquo;il a fait a eu d\u00e8s le commencement toute la perfection qu&rsquo;il devait avoir ; mais n\u00e9anmoins comme on connaitrait beaucoup mieux qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 la nature d&rsquo;Adam et celle des arbres du Paradis si on avait examin\u00e9 comment les enfants se forment peu \u00e0 peu au ventre des m\u00e8res et comment les plantes sortent de leurs semences que si on avait seulement consid\u00e9r\u00e9 quels ils ont \u00e9t\u00e9 quand Dieu les a cr\u00e9\u00e9. Tout de m\u00eame nous ferons mieux entendre quelle est g\u00e9n\u00e9ralement la nature de toutes les choses qui sont au monde si nous pouvons imaginer quelques principes qui soient fort intelligibles et fort simples desquels nous fassions voir clairement que les astres et la Terre et enfin tout le monde visible aurait pu \u00eatre produit ainsi que de quelques semences bien que nous sachions qu&rsquo;il n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 produit en cette fa\u00e7on, que si nous le d\u00e9crivions seulement comme il est ou bien comme nous croyons qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 (p.142).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">Feignons donc que cette Terre o\u00f9 nous sommes a \u00e9t\u00e9 autrefois un astre compos\u00e9 de la mati\u00e8re du premier \u00e9l\u00e9ment toute pure, laquelle occupait le centre d&rsquo;un de ces quatorze tourbillons qui \u00e9taient contenus dans l&rsquo;espace que nous nommons le premier ciel, en sorte qu&rsquo;elle ne diff\u00e9rait en rien du Soleil sinon qu&rsquo;elle \u00e9tait plus petite. Mais, que les moins subtiles parties de la mati\u00e8re s&rsquo;attachant peu \u00e0 peu les unes autres se sont assembl\u00e9es sur la superficie et y ont compos\u00e9 des nuages ou autres corps plus \u00e9pais et plus obscurs semblables aux t\u00e2ches que l&rsquo;on voit continuellement \u00eatre produites et peu apr\u00e8s dissip\u00e9es sur la superficie du Soleil, et que ces corps obscurs \u00e9tant aussi dissip\u00e9s peu de temps apr\u00e8s qu&rsquo;ils avaient \u00e9t\u00e9 produits, les parties qui en \u00e9taient et qui \u00e9tant plus grosses que celles des deux premiers \u00e9l\u00e9ments avaient la forme du troisi\u00e8me, se sont confus\u00e9ment entass\u00e9es autour de la Terre et l&rsquo;environnant de toutes parts ont compos\u00e9 un corps presque semblable \u00e0 l&rsquo;air que nous respirons. Puis, enfin, que cet air \u00e9tant devenu fort grand et \u00e9pais, les corps obscurs qui continuaient \u00e0 se former sur la superficie de la Terre n&rsquo;ont pu si facilement qu&rsquo;auparavant y \u00eatre d\u00e9truits, de fa\u00e7on qu&rsquo;ils l&rsquo;ont peu \u00e0 peu couverte et offusqu\u00e9e et m\u00eame que peut-\u00eatre plusieurs couches de tels corps sont entass\u00e9es l&rsquo;une sur l&rsquo;autre ce qui a tellement diminu\u00e9 la force du tourbillon qui la contenait qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement d\u00e9truit et que la Terre avec l&rsquo;air et les corps obscurs qui l&rsquo;environnaient est descendu vers le Soleil jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;endroit o\u00f9 elle est \u00e0 pr\u00e9sent (p.286).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Descartes ne pousse pas sa cosmogonie jusqu\u2019\u00e0 imaginer la fin de la plan\u00e8te. N\u00e9anmoins, il propose dans le chapitre pr\u00e9c\u00e9dent que les \u00e9toiles naissent et disparaissent au gr\u00e9 des tourbillons, aussi peut-on raisonnablement supposer que, dans son esprit, la Terre n\u2019\u00e9tait pas \u00e9ternelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019id\u00e9e de Descartes aura un grand succ\u00e8s au XVII<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle et on la retrouve par exemple dans les <em>Entretiens sur la pluralit\u00e9 des mondes <\/em>que r\u00e9dige Bernard de Fontenelle en 1686. L\u2019exceptionnel succ\u00e8s de ce texte de vulgarisation (mainte fois r\u00e9\u00e9dit\u00e9 jusqu\u2019au XIX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle) assurera la diffusion de cette id\u00e9e. Elle inspire d\u2019ailleurs des th\u00e9ories autrement plus fantaisistes comme celle de Beno\u00eet de Maillet, connu pour avoir \u00e9t\u00e9 l\u2019un des rares partisans du transformisme au XVIII<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li><span style=\"color: #3366ff;\"><strong>Beno\u00eet de Maillet, <em>Telliamed ou entretiens d&rsquo;un philosophe indien avec un missionnaire fran\u00e7ais sur la diminution de la mer<\/em>, 1748*<\/strong><\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">D\u2019o\u00f9 pensez-vous en effet que les volcans tirent leur origine si ce n\u2019est des huiles et des graisses de tous ces diff\u00e9rents corps ins\u00e9r\u00e9s dans la substance de ces montagnes\u00a0? Tous ces animaux qui vivent et qui meurent dans le sein des flots (et il y en a de prodigieux, tels que les baleines dont on tire une si grande quantit\u00e9 d\u2019huile), tant d\u2019arbres morts, de plantes et d\u2019herbes pourries font parties de ces masses que la mer a \u00e9lev\u00e9e. C\u2019est de ces corps huileux et combustibles que les montagnes du V\u00e9suve et de l\u2019Etna, et tant d\u2019autres qui comme elles vomissent des torrents de feu, sont farcies dans leurs entrailles. Ce charbon de terre que l\u2019on trouve en Angleterre et en tant d\u2019autres pays est-il autre chose qu\u2019un amas fait par la mer aux endroits d\u2019o\u00f9 on le tire, d\u2019herbes pourries et de la graisse des poissons\u00a0? (\u2026) tel est l\u2019ordre \u00e9tabli par l\u2019Auteur de la Nature pour perp\u00e9tuer \u00e0 jamais ses ouvrages. La graisse et l\u2019huile de tous les animaux, de tous les poissons, et de tous les corps qui peuvent servir \u00e0 l\u2019inflammation des globes opaques, s\u2019amassent en certains endroits, o\u00f9 par la succession des temps toutes ces mati\u00e8res s\u2019embrasent. De l\u00e0 naissent les volcans, qui se communiquent enfin les uns aux autres, enflamment tout le globe, privent de la g\u00e9n\u00e9ration tout ce qu\u2019il contient d\u2019anim\u00e9 et en font un v\u00e9ritable Soleil. Ce nouvel astre, par la chaleur, communique \u00e0 son tour \u00e0 d\u2019autres globes opaques le pouvoir de la g\u00e9n\u00e9ration qu\u2019il a perdu lui-m\u00eame, jusqu\u2019\u00e0 ce que par son activit\u00e9 ayant consum\u00e9 tout ce qui dans sa substance est propre \u00e0 entretenir ce feu prodigieux, il s\u2019affaiblisse dans sa dur\u00e9e, s\u2019\u00e9teigne enfin et retourne dans son premier \u00e9tat d\u2019opacit\u00e9 (p.116-119, tome 2).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\">* la publication du <em>Telliamed<\/em> (anagramme du nom de Maillet) fut exceptionnellement tardive, puisqu\u2019on sait que l\u2019auteur d\u00e9bute sa r\u00e9daction en 1696. M\u00eame s\u2019il lui faudra plusieurs d\u00e9cennies pour le terminer, il convient de garder \u00e0 l\u2019esprit que cet ouvrage parut au milieu du XVIII<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle (1748 puis 1755) refl\u00e8te plut\u00f4t les modes de penser de la fin du si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En r\u00e9alit\u00e9, Beno\u00eete de Maillet ne s\u2019inspire pas que de Descartes, il puise aussi chez Thomas Burnet lorsqu\u2019il impute le d\u00e9luge biblique \u00e0 la fracturation de la cro\u00fbte terrestre originelle\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">En examinant les parties int\u00e9rieures du globe, il n\u2019est pas possible de douter qu\u2019il ne soit compos\u00e9 de plusieurs couches de limons arrang\u00e9es les unes sur les autres par les eaux des rivi\u00e8res (\u2026) que le globe de la Terre n\u2019\u00e9tait originairement compos\u00e9 que d\u2019une cro\u00fbte plate form\u00e9e de ces d\u00e9p\u00f4ts\u00a0; que cette cro\u00fbte tr\u00e8s mince (\u2026) renferme au-dedans un air tr\u00e8s subtil et est maintenue par le poids du double atmosph\u00e8re dont elle est environn\u00e9e et press\u00e9e de part et d\u2019autre, en dehors et en dedans\u00a0; que cet \u00e9quilibre ayant cess\u00e9 au moment du d\u00e9luge cette cro\u00fbte fut bris\u00e9e et crevass\u00e9e et que les d\u00e9bris nageant alors dans le liquide des mers, comme les nu\u00e9es nagent dans l\u2019air, et les gla\u00e7ons dans les eaux, s\u2019\u00e9taient entass\u00e9s les uns sur les autres et accumul\u00e9s de sorte, en certains endroits qu\u2019ils avaient form\u00e9s des \u00e9l\u00e9vations de part et d\u2019autre de cette cro\u00fbte, que del\u00e0 \u00e9taient sorties nos montagnes (p.2-3, tome 2).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il fait m\u00eame implicitement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Aristote en d\u00e9fendant l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de l\u2019univers (m\u00eame s\u2019il m\u00eale \u00e0 son raisonnement\u00a0un argument th\u00e9ologique \u00e0 savoir que Dieu est cens\u00e9 \u00eatre hors du temps) :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">Si je consultais la raison, qui est le seul guide d\u2019un philosophe, je vous dirais qu\u2019il me suffit de ne pouvoir comprendre que la mati\u00e8re et le mouvement aient commenc\u00e9, pour les croire \u00e9ternels (\u2026) La mati\u00e8re ne peut \u00eatre an\u00e9antie et (\u2026) on peut en conclure qu\u2019elle a exist\u00e9 dans tous les temps (\u2026) En effet, pour me servir de la pens\u00e9e d\u2019un de vos auteurs (les <em>Lettres persanes<\/em> de Montesquieu), ceux qui connaissent la nature et qui ont de Dieu une id\u00e9e raisonnable peuvent-ils comprendre que la mati\u00e8re et les choses cr\u00e9\u00e9es n\u2019aient que 6000 ans\u00a0; que Dieu ait diff\u00e9r\u00e9 ses ouvrages pendant toute l\u2019\u00e9ternit\u00e9 pr\u00e9c\u00e9dente et qu\u2019il n\u2019ait us\u00e9 que hier de sa puissance cr\u00e9atrice\u00a0? Serait-ce parce qu\u2019il ne l\u2019aurait pas pu ou parce qu\u2019il ne l\u2019aurait pas voulu\u00a0? Mais, s\u2019il ne l\u2019a pas pu dans un temps il ne l\u2019a pas pu dans l\u2019autre, c\u2019est donc parce qu\u2019il ne l\u2019a pas voulu. Mais, comme il n\u2019y a point de succession dans Dieu, si l\u2019on admet qu\u2019il a voulu une chose une fois, il l\u2019a voulu toujours, c\u2019est-\u00e0-dire de toute \u00e9ternit\u00e9 (p.61-62, tome 2)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour farfelue qu\u2019elle soit, la th\u00e8se de Beno\u00eet de Maillet pr\u00e9sente n\u00e9anmoins l\u2019avantage d\u2019une certaine coh\u00e9rence \u00e9pist\u00e9mologique\u00a0: si les plan\u00e8tes sont d\u2019anciens Soleil, alors leur refroidissement doit les conduire \u00e0 leur fin et la naissance de nouvelles plan\u00e8tes implique de nouveaux embrasement et donc de nouveaux combustibles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette conception cyclique du monde ressemble \u00e0 celle que propose Thomas Burnet un demi-si\u00e8cle plus t\u00f4t, et que l\u2019on consid\u00e8re g\u00e9n\u00e9ralement comme l\u2019une des premi\u00e8res \u00ab\u00a0th\u00e9ories de la Terre\u00a0\u00bb. Tout d\u2019abord, Burnet, comme Descartes, croient en un dieu l\u00e9gislateur et utilisent un argument devenu c\u00e9l\u00e8bre pour d\u00e9fendre cette id\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li><span style=\"color: #3366ff;\"><strong>Thomas Burnet, <em>Telluris theoria sacra<\/em>, 1680<\/strong><\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">Tel qui fabrique une horloge sonnant r\u00e9guli\u00e8rement toutes les heures gr\u00e2ce aux ressorts et engrenages qu\u2019il a mis dans l\u2019ouvrage est plus grand dans son art que tel autre qui, ayant lui aussi fabriqu\u00e9 une horloge, doit s\u2019aider toutes les heures de son doigt pour la faire sonner\u00a0; et si l\u2019on a agenc\u00e9 un ouvrage d\u2019horlogerie \u00e0 l\u2019effet qu\u2019il frappe toutes les heures et que pendant ce m\u00eame temps il accomplisse r\u00e9guli\u00e8rement tous les mouvements qui lui sont propres, et que, ce temps \u00e9tant \u00e9coul\u00e9, \u00e0 un signal donn\u00e9, ou quand un ressort s\u2019est m\u00fb de soi-m\u00eame en lui, il est tomb\u00e9 de son propre chef en pi\u00e8ces, ne doit-on point voir l\u00e0 un ouvrage de plus grand art que si c\u2019est l\u2019horloger qui est venu \u00e0 ladite heure fix\u00e9e par avance, muni d\u2019un grand marteau, pour le r\u00e9duire en pi\u00e8ces\u00a0? (p.89)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019on compare le monde \u00e0 une horloge con\u00e7ue par Dieu il semble effectivement pr\u00e9f\u00e9rable de supposer que l\u2019horloger divin a organis\u00e9 sa cr\u00e9ation de mani\u00e8re \u00e0 ce qu\u2019elle fonctionne sans lui, plut\u00f4t que de devoir recourir \u00e0 des interventions miraculeuses pour expliquer chaque \u00e9v\u00e9nement naturel. Sa th\u00e9orie de la Terre se lit d\u2019ailleurs sur l\u2019image en frontispice de son ouvrage dans le sens des aiguilles d\u2019une montre\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Gravure en frontispice de <em>Telluris theoria sacra<\/em><\/strong><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-2634 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/1-1.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"819\" srcset=\"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/1-1.jpg 600w, https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/1-1-220x300.jpg 220w, https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/1-1-436x595.jpg 436w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chaque globe y repr\u00e9sente une \u00e9tape de l\u2019histoire de la Terre. Au-dessus J\u00e9sus pose un pied sur le premier et le dernier \u00e9tat du globe, ce qu\u2019illustre la phrase qui le coiffe\u00a0: \u00ab\u00a0<em>je suis l\u2019alpha et l\u2019omega\u00a0<\/em>\u00bb (ce que l\u2019on peut traduire par \u00ab\u00a0<em>le commencement et la fin<\/em>\u00a0\u00bb ou encore \u00ab\u00a0<em>le premier et le dernier<\/em>\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au commencement la Terre n\u2019est que chaos (globe 1), puis les lois de la Nature organisent les \u00e9l\u00e9ments qui s\u00e9dimentent jusqu\u2019\u00e0 former une Terre faite de couches concentriques parfaitement lisses\u00a0: c\u2019est la Terre du jardin d\u2019Eden (globe 2). La cro\u00fbte superficielle se fragmente alors et s\u2019effondre provoquant le jaillissement des flots souterrains responsables du d\u00e9luge (globe 3, la petite t\u00e2che au centre correspond \u00e0 l\u2019arche de No\u00e9). L\u2019imperfection du visage de la Terre actuelle r\u00e9sulte des traces laiss\u00e9es par ce gigantesque cataclysme (globe 4). Burnet imagine que l\u2019apocalypse commencera par une s\u00e9cheresse exceptionnelle laquelle sera suivie par une conflagration g\u00e9n\u00e9rale initi\u00e9e par les \u00e9ruptions volcaniques dans ce monde ass\u00e9ch\u00e9 (globe 5). Puis les cendres s\u00e9dimenteront en couches concentriques pour reformer une Terre semblable \u00e0 celle du jardin d\u2019Eden (globe 6). Sur cette Terre harmonieuse J\u00e9sus r\u00e9gnera durant 1000 ans avant que le jugement dernier permette aux justes de gagner les cieux tandis que les p\u00eacheurs seront pr\u00e9cipit\u00e9s en enfer. La plan\u00e8te devenue inhabit\u00e9e se transformera alors en \u00e9toile (globe 7).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Burnet avait beau \u00eatre le chapelain personnel du roi Guillaume III d\u2019Angleterre sa conception originale du d\u00e9luge lui valut de nombreuses critiques, la disgr\u00e2ce royale et la mise \u00e0 l\u2019index de son ouvrage. Cependant, sa vie ne fut jamais inqui\u00e9t\u00e9e et il mourut paisiblement en 1715 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 80 ans. Contrairement \u00e0 une l\u00e9gende tenace, m\u00eame au XVII<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle les savants contredisant la Bible ne finissaient pas tous comme Giordano Bruno ou Galil\u00e9e. En Angleterre et en France ils risquaient surtout de perdre les faveurs des puissants ce qui conduisait \u00e0 un d\u00e9classement social, et la censure de leurs \u00e9crits, un probl\u00e8me longtemps contourn\u00e9 gr\u00e2ce aux recours \u00e0 l\u2019anonymat, \u00e0 des publications clandestines ou \u00e0 l\u2019\u00e9dition des livres \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, notamment aux Pays-Bas.<\/p>\n<p><strong>L\u2019histoire avant la Nature<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ni Descartes, ni Burnet, ne cherchent \u00e0 dater la formation du globe terrestre ou le jour de sa future disparition, au contraire d\u2019un Beno\u00eet de Maillet qui s\u2019essaye \u00e0 l\u2019exercice en se fondant sur la vitesse de la diminution du niveau marin. Cependant, son travail date du d\u00e9but du XVIII<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle et, \u00e0 cette \u00e9poque, de nombreux auteurs ont d\u00e9j\u00e0 propos\u00e9 une datation de la Terre fond\u00e9e non pas sur des \u00e9l\u00e9ments naturels, mais sur une analyse historique de diff\u00e9rents textes, dont la plus c\u00e9l\u00e8bre reste celle de James Ussher, parue en 1650.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le fait que ce travail se fonde sur des \u00e9l\u00e9ments bibliques, que la date obtenue figure dans l\u2019\u00e9dition de certaines bibles et le statut d\u2019archev\u00eaque d\u2019Ussher ont contribu\u00e9 \u00e0 assimiler toutes les chronologies de ce genre \u00e0 une vision purement religieuse et donc ascientifique. Un ph\u00e9nom\u00e8ne encore renforc\u00e9 par la popularit\u00e9 dont jouissent ces chronologies courtes aupr\u00e8s des cr\u00e9ationnistes modernes partisans d\u2019une lecture litt\u00e9rale de la <em>Gen\u00e8se<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant il est faux de dire que \u00ab\u00a0<em>la Bible donne l\u2019\u00e2ge de la Terre<\/em>\u00a0\u00bb. Ni la version antique en grec (dite <em>Septante<\/em> et qui date du III<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle av JC) ni la version latinis\u00e9e du IV<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle ap JC (dite <em>Vulgate<\/em>) n\u2019indiquent cet \u00e2ge. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 partir de 1701 que l\u2019une des versions de la Bible, celle dite de <em>King James<\/em> (en hommage au roi James Stuart), mentionne en note le r\u00e9sultat des calculs d\u2019Ussher dans les pages consacr\u00e9es \u00e0 la <em>Gen\u00e8se<\/em>, en situant la cr\u00e9ation du monde \u00e0 4004 av JC.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Concr\u00e8tement, entre le XVI<sup>\u00e8me<\/sup> et le XVIII<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cles de nombreux savants s\u2019essayent \u00e0 une d\u00e9marche historique consistant \u00e0 d\u00e9terminer l\u2019\u00e2ge de la cr\u00e9ation en utilisant essentiellement les sources suivantes\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\">&#8211; les informations contenues dans la Bible, aussi bien h\u00e9bra\u00efque que Chr\u00e9tienne<\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\">&#8211; les r\u00e9cits antiques et m\u00e9di\u00e9vaux, y compris ceux empreints de mythologie, provenant de diff\u00e9rents empires (Egyptien, Assyrien, Babylonien, Perses, \u2026), autrement dit l\u2019histoire pa\u00efenne<\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\">&#8211; la confrontation des dates mentionn\u00e9es dans ces textes avec les relev\u00e9s astronomiques des \u00e9poques correspondantes, eux-m\u00eames compar\u00e9s aux donn\u00e9es astronomiques contemporaines et interpr\u00e9t\u00e9s au regard des connaissances de ph\u00e9nom\u00e8nes tels que la pr\u00e9cession des \u00e9quinoxes qui permettent de d\u00e9terminer la variation de la position d\u2019une \u00e9toile dans le ciel au cours du temps<\/p>\n<p>Cela est d\u2019ailleurs tout \u00e0 fait manifeste \u00e0 la lecture du titre de l\u2019ouvrage d\u2019Ussher\u00a0: <em>Annales Veteris Testamenti, a prima mundi origine deducti, una cum rerum Asiaticarum et Aegyptiacarum chronico, a temporis historici principio usque ad Maccabaicorum initia producto<\/em>\u00a0(Annales de l&rsquo;Ancien Testament, d\u00e9duites des premi\u00e8res origines du monde, la chronique des sujets asiatiques et \u00e9gyptiens du d\u00e9but des temps historiques jusqu&rsquo;au d\u00e9but des Maccab\u00e9es).<\/p>\n<p>Concr\u00e8tement il s\u2019agit clairement d\u2019un livre d\u2019histoire, \u00e0 ceci pr\u00e8s que sa description des temps les plus anciens repose sur la lecture des textes sacr\u00e9s. Mais, l\u2019ouvrage fait plus de 500 pages et d\u00e9crit dans le d\u00e9tail la succession de tous les rois et empereurs connus \u00e0 cette \u00e9poque dans un vaste espace g\u00e9ographique. La d\u00e9marche d\u2019Ussher s\u2019apparente donc \u00e0 celle d\u2019un historien et non \u00e0 celle d\u2019un th\u00e9ologien, \u00e0 fortiori \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 personne ne conteste que la Bible ait une valeur historique.<\/p>\n<p>Si au d\u00e9but on trouve effectivement une chronologie d\u00e9taill\u00e9e des patriarches, dont voici un exemple\u00a0:<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2635 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/2-1.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"930\" srcset=\"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/2-1.jpg 600w, https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/2-1-194x300.jpg 194w, https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/2-1-436x676.jpg 436w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La majeure partie de l\u2019ouvrage se consacre \u00e0 l\u2019histoire pa\u00efenne en exploitant des sources extrabibliques. La page suivante donne un assez bon aper\u00e7u de ce \u00e0 quoi ressemblent ces annales\u00a0:<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2636 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/3-1.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"927\" srcset=\"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/3-1.jpg 600w, https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/3-1-194x300.jpg 194w, https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/3-1-436x674.jpg 436w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette page traite de l\u2019an 216 av JC (2<sup>\u00e8me<\/sup> colonne de droite) ou l\u2019an 4498 selon le calendrier Julien (1<sup>\u00e8re <\/sup>colonne de droite) lequel d\u00e9bute le 1<sup>er<\/sup> janvier 4713 av JC, soit, selon Ussher, 3788 ans apr\u00e8s la gen\u00e8se (colonne de gauche), puisque 3788 + 216 = 4004. Il y est notamment question du pharaon Ptol\u00e9m\u00e9e Philopator (244-204 av JC) et du roi Antiochus (215-164 av JC).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette fa\u00e7on de proc\u00e9der est caract\u00e9ristique de la r\u00e9volution qui s\u2019op\u00e8re \u00e0 cette \u00e9poque. La Science naissante, alors largement domin\u00e9e par la math\u00e9matisation du mouvement (qu\u2019incarne l\u2019astronomie), se tourne vers l\u2019observation de la Nature afin d\u2019y puiser des connaissances. Ce faisant elle rompt progressivement avec la scolastique selon laquelle la Bible et les textes antiques, comme ceux d\u2019Aristote, constitueraient une somme de savoirs ind\u00e9passables. Dans le cadre de la scolastique, les r\u00e9ponses aux questions se trouvaient uniquement dans les textes et non dans la nature.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On l\u2019aura compris, la d\u00e9marche historique \u00e0 l\u2019origine des chronologies courtes se situe \u00e0 mi-chemin entre ces deux positions. Sa volont\u00e9 de produire de nouvelles connaissances (la datation du monde) et son recours aux calculs et \u00e0 l\u2019astronomie, rel\u00e8vent clairement du nouveau champ scientifique. Mais, la consid\u00e9ration quelle porte aux textes sacr\u00e9s et antiques la rattache encore \u00e0 la scolastique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ussher est loin d\u2019\u00eatre le seul savant \u00e0 \u00e9tablir une telle chronologie, bien que la sienne se distingue par son ampleur. Les diff\u00e9rentes tentatives donnent d\u2019ailleurs lieu \u00e0 d\u2019intenses controverses car, s\u2019agissant d\u2019un travail d\u2019historien sur d\u2019aussi vastes domaines de temps et d\u2019espace il va de soi que les diff\u00e9rents auteurs ne tombent pas sur les m\u00eames dates, comme en t\u00e9moigne l\u2019historien et pasteur Alphonse des Vignoles, lui-m\u00eame concepteur d\u2019une telle chronologie\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li><span style=\"color: #3366ff;\"><strong>Alphonse des Vignoles, <em>Chronologie de l\u2019histoire sainte et des histoires \u00e9trang\u00e8res qui la concernent, depuis la sortie d\u2019\u00c9gypte jusqu\u2019\u00e0 la captivit\u00e9 de Babylone<\/em>, 1738<\/strong><\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">Il y a une diff\u00e9rence excessive entre le texte H\u00e9breu, le Pentateuque Samaritain et la version Grecque des LXX. Depuis la cr\u00e9ation du monde, jusqu\u2019\u00e0 la naissance d\u2019Abraham, les samaritains comptent 3 si\u00e8cles de plus que le texte H\u00e9breu, et la version des Septante pr\u00e8s de 12 si\u00e8cles de plus que les Samaritains. De sorte qu\u2019entre la version des Septante et le texte H\u00e9breu il y a pr\u00e8s de 15 si\u00e8cles de diff\u00e9rence (\u2026) mais cette diversit\u00e9 n\u2019aurait du produire il me semble que trois ou quatre diff\u00e9rents syst\u00e8mes, au lieu que quand on a voulu d\u00e9terminer le temps qui s\u2019est \u00e9coul\u00e9 depuis la cr\u00e9ation du monde jusqu\u2019\u00e0 la naissance de J\u00e9sus-Christ, Moestlinus assure qu\u2019il a vu 133 sentiments enti\u00e8rement diff\u00e9rents \u00e0 cet \u00e9gard. On croira peut-\u00eatre qu\u2019il y a de l\u2019exag\u00e9ration en cela, mais j\u2019ai recueilli moi-m\u00eame plus de 200 calculs diff\u00e9rents, dont el plus court ne compte que 3483 ans depuis la cr\u00e9ation du monde jusqu\u2019\u00e0 la naissance de J\u00e9sus-Christ, et le plus long en compte 6984. C\u2019est une diff\u00e9rence de 35 si\u00e8cles (pr\u00e9face).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En fait la plupart de ces datations tournent autour de 5500 ans av JC (si on utilise la <em>Vulgate<\/em>) ou de 4000 ans av JC (si on se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la <em>Septante<\/em>). Ussher trouve 4004 ans av JC. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment le 23 octobre de l\u2019ann\u00e9e 710 du calendrier Julien (haut de la page ci-dessous)\u00a0:<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2637 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/4-1.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"936\" srcset=\"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/4-1.jpg 600w, https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/4-1-192x300.jpg 192w, https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/4-1-436x680.jpg 436w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans tous les cas, on aboutit \u00e0 un monde extr\u00eamement jeune qui aurait aujourd\u2019hui (en 2020) entre 5503 et 9004 ans, pr\u00e9cis\u00e9ment 6024 ans selon la chronologie d\u2019Ussher.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On trouve souvent mention des chronologies formul\u00e9es par Johannes Kepler et Isaac Newton, en g\u00e9n\u00e9ral pour s\u2019\u00e9tonner que des scientifiques aient pu participer \u00e0 un travail reposant pour partie sur la Bible. En r\u00e9alit\u00e9, tous les scientifiques de cette \u00e9poque \u00e9taient croyants (Newton tout particuli\u00e8rement) et le statut d\u2019astronomes de Kepler et Newton rend tout \u00e0 fait coh\u00e9rent leur participation \u00e0 cette entreprise de datation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On pourrait m\u00eame ajouter que leur passion commune pour l\u2019astrologie a d\u00fb jouer un r\u00f4le dans cette affaire. Car l\u2019un comme l\u2019autre utilisent leurs connaissances astronomiques pour calculer pr\u00e9cis\u00e9ment les dates o\u00f9 les plan\u00e8tes et les \u00e9toiles pr\u00e9senteront certaines configurations qu\u2019ils interpr\u00e8tent comme susceptibles d\u2019influencer les \u00e9v\u00e9nements terrestres. Il ne faut pas juger trop s\u00e9v\u00e8rement ce type de superstition. D\u2019abord parce qu\u2019elle \u00e9tait alors largement r\u00e9pandue, au point que nombre d\u2019ouvrages de m\u00e9decine de cette \u00e9poque pr\u00eatent aux conjonctions c\u00e9lestes ou au passage des com\u00e8tes la cause des maladies. Ensuite parce que le travail d\u2019astrologie de Kepler et Newton est si intimement m\u00eal\u00e9 \u00e0 leurs productions d\u2019astronomie qu\u2019il est parfois difficile de les distinguer r\u00e9ellement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi c\u2019est dans son premier ouvrage d\u2019astronomie, le <em>Mysterium cosmographicum<\/em> publi\u00e9 en 1596, que Johannes Kepler propose qu\u2019il se soit \u00e9coul\u00e9 3977 ans entre la cr\u00e9ation et la naissance de J\u00e9sus-Christ (la date de 3993 ans que l\u2019on trouve un peu partout figure en r\u00e9alit\u00e9 dans la seconde \u00e9dition de l\u2019ouvrage en 1621)\u00a0:<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-2638 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/5-1.jpg\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"864\" srcset=\"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/5-1.jpg 600w, https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/5-1-208x300.jpg 208w, https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/wp-content\/uploads\/sites\/5\/2020\/09\/5-1-436x628.jpg 436w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voici une traduction du passage qui nous int\u00e9resse\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">Au terme de ce banquet, et repus jusqu&rsquo;au d\u00e9go\u00fbt portons nous au dessert. J&rsquo;ouvre deux probl\u00e8mes majeurs: d&rsquo;abord celle du commencement du mouvement cosmique puis son terme. Sans doute n&rsquo;est-il pas \u00e0 craindre que Dieu ait dispos\u00e9\u00a0le mouvement, mais c&rsquo;est d&rsquo;une certaine fa\u00e7on que la vo\u00fbte c\u00e9leste et au d\u00e9but les maisons du Zodiac\u00a0 ont \u00e9t\u00e9 dispos\u00e9es, parce que tout fut\u00a0fait pour l&rsquo;homme et que le Cr\u00e9ateur organisa tout par rapport \u00e0 la Terre, notre domicile. Nous sommes en l\u2019an 1595 ap JC. Si on se reporte \u00e0 l&rsquo;an 5572 du monde (qui de l&rsquo;avis de tous et le plus probablement tourne autour de 5557), c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;e\u00fbt lieu la cr\u00e9ation dans la maison du V. Car, la premi\u00e8re ann\u00e9e d\u00e9buta le 27 avril. Je calcule\u00a0selon le calendrier Julien, le premier shabbat, l&rsquo;apparition primitive du ciel, qui est le jour de la cr\u00e9ation d\u00e9finitive de toutes choses \u00e0 11 h 30 \u00e0 Borussiae et qui correspond \u00e0 6 h du soir en Inde.\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour parvenir \u00e0 ce r\u00e9sultat Kepler \u00e9met l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019au moment de la cr\u00e9ation de l\u2019univers, les plan\u00e8tes se trouvaient dans une position particuli\u00e8re, plus pr\u00e9cis\u00e9ment aux quatre points cardinaux de l\u2019orbite terrestre. Mais, la date en question occupe \u00e0 peine quelques lignes dans un livre d\u2019environ 200 pages qui traite de m\u00e9canique c\u00e9leste, et cela a surtout le m\u00e9rite de souligner que ces datations circulaient d\u00e9j\u00e0 pr\u00e8s d\u2019un demi-si\u00e8cle avant le travail d\u2019Ussher. Car Kepler ne fait qu\u2019amender une datation \u00e0 laquelle il adh\u00e8re, mais qu\u2019il n\u2019a sans doute pas calcul\u00e9 lui-m\u00eame, tout simplement parce que le calcul de l\u2019ensemble de la chronologie repose sur un travail d\u2019historien, ce qu\u2019il n\u2019est pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l\u2019inverse de Newton qui, sur commande de la princesse de Galles, r\u00e9alisera une v\u00e9ritable chronologie en suivant une m\u00e9thode similaire \u00e0 celle d\u2019Ussher. Son travail pr\u00e9sente l\u2019avantage d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 en fran\u00e7ais et l\u2019on peut ainsi se faire une id\u00e9e plus pr\u00e9cise de la d\u00e9marche utilis\u00e9e. On d\u00e9couvre ainsi que les mythologies antiques y sont consid\u00e9r\u00e9es comme des sources tout aussi fiables que la bible. En voici quelques exemples\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\"><strong>Isaac Newton, <em>La chronologie des anciens royaumes corrig\u00e9e, contenant ce qui s\u2019est pass\u00e9 anciennement en Europe jusqu\u2019\u00e0 la conqu\u00eate de la Perse par Alexandre le Grand<\/em>, 1728<\/strong><\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">978 av JC. Naissance d\u2019Alcm\u00e8ne, fille d\u2019Electrion, fils de Pers\u00e9e et d\u2019Androm\u00e8de, et de Lysidice s\u0153ur de Pelops (p.21)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">937 av Jc. Exp\u00e9dition des Argonautes. Prom\u00e9th\u00e9e quitte le mont Caucase ayant \u00e9t\u00e9 d\u00e9livr\u00e9 par Hercule (p.28).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il estime n\u00e9anmoins que les pr\u00eatres Egyptiens ont exag\u00e9r\u00e9 en pr\u00e9tendant que la cit\u00e9 de l\u2019Atlantide r\u00e9gna durant 9000 ans, mais sans contester l\u2019existence de cette cit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En bon astronome Newton s\u2019appuie sur les relev\u00e9s astronomiques r\u00e9alis\u00e9s durant l\u2019antiquit\u00e9, les compare aux positions actuelles des \u00e9toiles et en tenant compte de la vitesse de la pr\u00e9cession en d\u00e9duit les dates des anciens relev\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">Dans l\u2019ann\u00e9e de Nabonassar 316 c\u2019est-\u00e0-dire celle qui pr\u00e9c\u00e9da la guerre du P\u00e9loponn\u00e8se, M\u00e9ton et Euct\u00e9mon observ\u00e8rent le solstice d\u2019\u00e9t\u00e9 dans le dessein de publier le cycle lunaire de dix neuf ans, et Columelle nous dit qu\u2019ils le trouv\u00e8rent dans le huiti\u00e8me degr\u00e9 du cancer, qui est au moins sept degr\u00e9s plus recul\u00e9 que la premi\u00e8re fois. Or, l\u2019\u00e9quinoxe r\u00e9trograde de sept degr\u00e9s en 504 ans, \u00e0 raison d\u2019un degr\u00e9 en 72 ans. Si l\u2019on r\u00e9trograde donc de 504 ans en comptant de la 316<sup>\u00e8me<\/sup> ann\u00e9e de Nabonassar on trouvera l\u2019exp\u00e9dition des Argonautes, comme ci-devant, 44 ans ou environ apr\u00e8s la mort de Salomon (p.96)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, il ne pr\u00e9tend pas que sa m\u00e9thode soit d\u2019une extr\u00eame pr\u00e9cision\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">J\u2019ai dress\u00e9 la chronologie suivante, que j\u2019ai rendue conforme \u00e0 l\u2019ordre de la nature, \u00e0 l\u2019astronomie, \u00e0 l\u2019histoire sacr\u00e9e, \u00e0 H\u00e9rodote le p\u00e8re de l\u2019histoire et je l\u2019ai concili\u00e9e avec elle-m\u00eame, la d\u00e9barrassant de toutes ces contradictions dont se plaignait Plutarque. Je ne pr\u00e9tends pas porter l\u2019exactitude jusqu\u2019\u00e0 une ann\u00e9e pr\u00e8s. Il peut y avoir des erreurs de 5 et de 10, et quelque fois de 20 ans\u00a0; mais cela ne va pas plus loin \u00a0(p.8)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela dit, le travail de Newton, pour int\u00e9ressant qu\u2019il soit, ne porte que sur la p\u00e9riode allant de 1120 av JC \u00e0 la mort de Darius Codoman, le dernier roi de Perse, en 331 av JC. Il n\u2019y figure nulle part l\u2019\u00e2ge de 3998 ans (av JC) que l\u2019on trouve cit\u00e9 un peu partout. Il semble que certains biographes de Newton aient trouv\u00e9 cette datation dans des \u00e9crits non publi\u00e9s, sans doute des lettres, datant du d\u00e9but du XVIII<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle. Mais en l\u2019absence de source il convient de rester prudent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour autant, il ne fait aucun doute que Newton adh\u00e9rait aux chronologies courtes comme celle d\u2019Ussher\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">L\u2019origine des lettres, du labour, de la navigation, de la musique, des arts et des sciences, des m\u00e9taux, des m\u00e9tiers de forgerons et de charpentiers, des villes, des maisons, n\u2019est pas plus ancienne en Europe qu\u2019Eli, Samuel et David\u00a0; avant leur temps la Terre \u00e9tait si d\u00e9serte et couverte de bois que les hommes ne sauraient \u00eatre beaucoup plus anciens que ne dit l\u2019\u00e9criture sainte (p.204)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les annales chronologiques dress\u00e9es selon la m\u00e9thode d\u2019Ussher ou de Newton ne sont pas rares, y compris l\u00e0 o\u00f9 on ne les attend pas. Ainsi, dans un ouvrage publi\u00e9 pour la premi\u00e8re fois en 1668, <em>Les aphorismes d\u2019Hippocrate<\/em>, Lazare Meyssonnier, c\u00e9l\u00e8bre m\u00e9decin et astrologue Lyonnais du XVII<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, ins\u00e8re une chronologie tr\u00e8s pr\u00e9cise, o\u00f9 il respecte scrupuleusement le calendrier Julien puisqu\u2019il aboutit \u00e0 4713 ans entre la cr\u00e9ation et la naissance de J\u00e9sus-Christ. Que vient faire cette datation dans un ouvrage de m\u00e9decine\u00a0? Elle sert tout simplement \u00e0 situer la naissance d\u2019Hippocrate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Kepler, Newton et Meyssonnier ne furent bien \u00e9videmment pas les seuls \u00ab\u00a0scientifiques\u00a0\u00bb \u00e0 user de ces chronologies dans leurs travaux. Mais, on est surpris de retrouver encore cette m\u00e9thode au d\u00e9but du XIX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle dans le <em>Discours sur les r\u00e9volutions du globe<\/em> de Georges Cuvier (1825). Il y consacre plus d\u2019une centaine de pages dans le but, non pas de dater la Terre, mais de d\u00e9montrer que les r\u00e9cits historiques provenant de toutes les civilisations connues (Gr\u00e8ce, Assyrie, Egypte, Perse, Inde, Chine, \u2026)<span style=\"color: #3366ff;\"> \u00ab\u00a0nous parlent tous d&rsquo;une catastrophe g\u00e9n\u00e9rale d&rsquo;une irruption des eaux qui occasionna une r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration presque totale du genre humain\u00a0\u00bb<\/span>, autrement dit d\u2019un d\u00e9luge, mais que cet \u00e9v\u00e9nement ne saurait remonter \u00e0 plus de 5000 ou 6000 ans. Cuvier regrette d\u2019ailleurs que les am\u00e9rindiens n&rsquo;aient pas d&rsquo;histoire \u00e9crite, mais remarque que certains de leurs hi\u00e9roglyphes pourraient sugg\u00e9rer un tel \u00e9v\u00e9nement diluvien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet auteur est souvent caricatur\u00e9 en partisan d\u2019un concordisme consistant \u00e0 m\u00ealer \u00e0 l\u2019\u00e9tude de la Nature des \u00e9l\u00e9ments bibliques comme le d\u00e9luge et la cr\u00e9ation divine des \u00eatres vivants. En r\u00e9alit\u00e9, il n\u2019en est rien. Georges Cuvier est un mat\u00e9rialiste convaincu et il n\u2019a jamais int\u00e9gr\u00e9 de cr\u00e9ations miraculeuses \u00e0 ses th\u00e9ories. S\u2019il adh\u00e8re effectivement \u00e0 l\u2019hypoth\u00e8se du d\u00e9luge, cette hypoth\u00e8se se trouve alors d\u00e9fendue par de tr\u00e8s nombreux scientifiques qui le consid\u00e8rent non pas comme un ph\u00e9nom\u00e8ne surnaturel, mais comme une sorte de grand cataclysme g\u00e9ologique. Cuvier d\u00e9fend que la Terre subit r\u00e9guli\u00e8rement de grandes catastrophes, ce qu\u2019il appelle des \u00ab\u00a0r\u00e9volutions\u00a0\u00bb, capables d\u2019engloutir sous les flots des continents entiers et de soulever le fond de certaines mers jusqu\u2019\u00e0 les faire \u00e9merger, les transformant ainsi en de nouveaux continents. Selon lui cela expliquerait pourquoi on trouve de nombreux fossiles d\u2019animaux marins sur tous les continents. Il pense que le d\u00e9luge rapport\u00e9 dans la Bible repr\u00e9sente simplement le souvenir historique de la derni\u00e8re catastrophe. L\u2019humanit\u00e9 existait-elle auparavant\u00a0? Cuvier n\u2019\u00e9carte pas cette possibilit\u00e9, mais conclue qu\u2019elle devait alors former des populations trop \u00ab\u00a0primitives\u00a0\u00bb pour ma\u00eetriser l\u2019\u00e9criture ce qui expliquerait qu\u2019elle ne nous ait pas laiss\u00e9 de traces de son existence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Finalement, ce qui \u00e9tonne dans le travail de Cuvier c\u2019est plut\u00f4t d\u2019y trouver encore un m\u00e9lange \u00e9troit entre une d\u00e9marche d\u2019historien et une \u00e9tude de la Nature fond\u00e9e sur des observations de terrains. En fait, l\u2019individualisation de la Science et la formalisation de ces pratiques sont alors en train de s\u2019achever, et bient\u00f4t les scientifiques, \u00e0 l\u2019image d\u2019un Darwin ou d\u2019un Pasteur, seront sp\u00e9cialis\u00e9s dans un champ disciplinaire relativement restreint.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On pourrait aussi reprocher \u00e0 Cuvier de recourir \u00e0 une m\u00e9thode historique qui fait depuis bien longtemps l\u2019objet de vives critiques pour son impr\u00e9cision. Car quelle que soit la source consid\u00e9r\u00e9e, l\u2019historien bute in\u00e9vitablement sur de nombreuses incertitudes. On peut se faire une premi\u00e8re id\u00e9e du probl\u00e8me en consultant le site internet suivant lequel pr\u00e9sente une chronologie d\u00e9taill\u00e9e (et r\u00e9cente\u00a0!)\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"https:\/\/chronobiblique.blogspot.com\/\">https:\/\/chronobiblique.blogspot.com\/<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au passage, remarquons que si le grand \u00e2ge des patriarches (930 ans pour Adam, 950 pour No\u00e9 ou encore 969 pour Mathusalem) peut pr\u00eater \u00e0 sourire, ces personnages sont cens\u00e9s avoir v\u00e9cu sur la Terre originelle avant le d\u00e9luge, c\u2019est-\u00e0-dire dans un \u00e9ternel printemps assurant de parfaites conditions d\u2019existence, lesquelles justifiaient leur long\u00e9vit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le chronologiste se trouve surtout contraint de r\u00e9aliser des approximations au doigt mouill\u00e9 comme en atteste ce passage du livre de Newton\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">Puisqu\u2019Eratosth\u00e8ne et Apollodore comptaient les temps par les r\u00e8gnes des rois de Sparte et, qu\u2019ainsi il para\u00eet par leur chronologie qui est encore suivie, ils ont plac\u00e9 17 rois des deux branches, entre le retour des H\u00e9raclides \u00a0dans le P\u00e9loponn\u00e8se et la bataille des Thermopyles\u00a0; ils ont compt\u00e9 en r\u00e9trogradant 622 ans ce qui fait 36 ans et demi pour chaque r\u00e8gne\u00a0; mais on ne saurait trouver dans aucune histoire v\u00e9ritable, que 17 rois cons\u00e9cutivement aient r\u00e9gn\u00e9s si longtemps\u00a0; les rois ne r\u00e8gnent ordinairement que 18 ou 20 ans chacun l\u2019un portant l\u2019autre\u00a0; ainsi je mets le retour des H\u00e9raclides environ 340 ans avant la bataille des Thermopyles (p.7).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Passage vivement critiqu\u00e9 par le j\u00e9suite Etienne Souciet dans l\u2019\u00e9dition du manuscrit de newton qu\u2019il fait para\u00eetre sans son accord en 1725 (oui c\u2019est rocambolesque\u2026) :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #3366ff;\">Newton \u00e9value les g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 18 ou 20 ans, l\u2019une portant l\u2019autre. Je ne crois pas cette \u00e9valuation suffisante et c\u2019est l\u2019histoire des temps connus qui me la ferait rejeter pour m\u2019en tenir \u00e0 celle des anciens. Dans notre histoire de France, par exemple, de la naissance d\u2019Hugues Capet en 940 \u00e0 celle de Louis XV en 1710 il y a 24 g\u00e9n\u00e9rations par la branche de Bourbon, sortie de Robert de Clermont, fils de S. Louis\u00a0; ces 24 g\u00e9n\u00e9rations divisant les 770 ans qui sont entre les deux termes d\u2019Hugues et de Louis XV on aura 32 ans de dur\u00e9e pour chaque g\u00e9n\u00e9ration (p.52-53)<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces d\u00e9fauts, seuls, suffisent \u00e0 expliquer que des savants se soient tourn\u00e9s vers d\u2019autres moyens que l\u2019\u00e9tude des textes anciens pour tenter d\u2019\u00e9tablir l\u2019\u00e2ge de la Terre. Puisque les livres nous mettaient dans l\u2019embarras on pouvait bien aller voir ce que nous disait la Nature sur ce sujet.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Julien Cartier, professeur de SVT au lyc\u00e9e Carnot de Cannes Avant-propos Cette s\u00e9rie d\u2019articles vise \u00e0 fournir aux professeurs de SVT intervenant en enseignement scientifique de premi\u00e8re des ressources utiles pour b\u00e2tir leur cours sur la datation scientifique de la Terre.<\/p><p><a class=\"more-link btn\" href=\"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/?p=2626\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":196,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"ngg_post_thumbnail":0,"footnotes":""},"categories":[358],"tags":[170,318,50,316,315,317,305],"class_list":["post-2626","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-terminale","tag-170","tag-buffon","tag-darwin","tag-datation","tag-datation-absolue","tag-kelvin","tag-lyell","nodate","item-wrap"],"rttpg_featured_image_url":null,"rttpg_author":{"display_name":"jcartier","author_link":"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/?author=196"},"rttpg_comment":0,"rttpg_category":"<a href=\"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/?cat=358\" rel=\"category\">Terminale<\/a>","rttpg_excerpt":"par Julien Cartier, professeur de SVT au lyc\u00e9e Carnot de Cannes Avant-propos Cette s\u00e9rie d\u2019articles vise \u00e0 fournir aux professeurs de SVT intervenant en enseignement scientifique de premi\u00e8re des ressources utiles pour b\u00e2tir leur cours sur la datation scientifique de la Terre.","post_mailing_queue_ids":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2626","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/196"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2626"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2626\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2680,"href":"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2626\/revisions\/2680"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2626"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2626"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.pedagogie.ac-nice.fr\/svt\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2626"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}